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Mon père nous a quittés il y a 5 ans jour pour jour, après une longue bataille contre le cancer. Sa vie, sa pensée, ses œuvres m’auront enseigné des tas de choses. À nous tous d’ailleurs. Sa mort m’aura aussi enseigné quelque chose. Enseigner est un grand mot; il s’agissait de quelque chose que je savais, que j’avais pu observer moi-même dans la vie de tous les jours, à travers divers événements et finalement à travers la lutte de libération nationale, un combat auquel mon père a pris une part active. Je parle ici de la manipulation médiatique, de la désinformation ou de ce que Michel Collon appelle les «médiamensonges».

pierre falardeau
Observer un phénomène est une chose. Le vivre en est une autre. C’est ce qui m’est arrivé en cette fin du mois de septembre 2009. Certains se souviendront du discours que j’ai alors prononcé le jour de ses funérailles. Un discours d’adieu, mais aussi un discours politique en hommage à un grand homme et un grand patriote. Un discours qui dura une dizaine de minutes. Radio-Canada a réussi à travestir cet événement et à manipuler le sens de ce discours, le jour des funérailles de mon propre père. Il faut le faire.

La manipulation résidait en fait dans le choix des extraits judicieusement choisis pour le reportage du Téléjournal. Par exemple, Radio-Canada a choisi un extrait où je m’adresse au Parti québécois, dont plusieurs membres importants étaient dans l’assistance. Oui, ce jour-là j’avais un message à passer au PQ, mais le message du discours ne se résumait pas qu’à cela. Prendre cet extrait hors contexte devait ravir les bonzes de Radio-Canada, ils pouvaient ainsi casser du sucre sur le dos du Parti québécois en passant par les propos d’un tiers, indépendantiste de surcroît, et donc illustrer d’une certaine manière, une division des forces indépendantistes dans un moment important.

Un autre extrait, encore une fois judicieusement choisi, où je m’adresse à «une poignée de journalistes malhonnêtes». Le segment choisi par Radio-Canada commence par «Et vous messieurs les journalistes». Sans l’avertissement du début, où je précise m’adresser à une poignée de journalistes, je n’ai l’air que de faire une grossière généralisation à l’ensemble des journalistes. Croyez-vous que Radio-Canada a fait la nuance? Était-ce un hasard? Rien n’est jamais laissé au hasard dans la bataille de l’information. Rien n’est jamais laissé au hasard dans la manipulation médiatique.

Je me rappelle avoir discuté de ce reportage avec un caméraman de ladite société d’État, le soir d’un événement hommage à mon père qui se tenait au Lion d’Or. Ce caméraman ne croyait pas ce que je lui disais à propos du reportage et nous nous sommes obstinés là-dessus. Il a trouvé le moyen de visionner le reportage durant la soirée et est venu me reparler plus tard. On dirait que j’avais pété sa belle balloune démocratique. Un peu piteux, il m’a finalement donné raison.

Le jour des funérailles de mon père, j’ai compris. J’ai compris que rien n’est laissé au hasard. J’ai compris que si un média peut travestir à ce point la mort d’un homme, aussi symbolique que soit cet événement, imaginez ce que ce média peut faire lorsqu’il s’agit d’enjeux collectivement plus gros, comme une campagne électorale par exemple, ou mieux, une campagne référendaire.

Un autre exemple. Un journaliste culturel de La Presse, pas besoin de le nommer, a pris soin d’écrire un texte sur mon père après sa mort. Et pour faire une parenthèse, beaucoup d’horreurs ont été dites sur mon père par ses ennemis au moment de sa mort. Comme tout le monde se rappelle de l’épisode Claude Ryan, je me doutais bien que ses ennemis l’évoqueraient afin de légitimer leurs attaques. Ce sont les règles et je les ai acceptées. Mais la lutte continue et la route est longue les boys. Fin de la parenthèse. Étrangement, ce journaliste ne lui a pas chié dessus à outrance. Ça a été plus vicieux comme attaque. Tout en louangeant son œuvre cinématographique, il a fait comprendre au lecteur que c’est son engagement politique, son rôle de pamphlétaire qui a noirci le tableau. En prenant la peine de louanger ses films, il se présente alors comme quelqu’un de bonne foi, et peu donc discréditer son engagement politique sans gêne. Comme si on pouvait soustraire l’engagement politique de l’oeuvre de mon père. Tout ça ne fait qu’un, pour un idéal: l’indépendance de son pays. Il faut dire que ce genre de journaliste est rarement attaqué publiquement, alors forcément, il doit être encore amer aujourd’hui, d’avoir passé pour un con à l’époque.

Si bien que, plus récemment, le journaliste en question fait un papier sur la sortie d’un ouvrage sur le cinéma québécois Les images que nous sommes. Il parle du livre, rien de plus normal dans le contexte vous me direz, et étrangement, dans les passages qu’il a sélectionnés, l’oeuvre cinématographique de mon père et la pensée qui en découle, sont vertement critiquées. Et ces passages, sans être une analyse exhaustive, ont plutôt la semblance d’un dédain personnel de l’auteur. Des passages encore choisis au hasard sans doute? Facile. Sous couvert d’une critique littéraire ayant pour thème le cinéma québécois, hop, une petite crotte de nez en passant, et avec les mots d’un autre en plus, histoire de garder les mains propres. Par contre, je crois qu’il faudrait voir les propos de Serge Bouchard pris dans sa totalité, plutôt que de se fier à quelques extraits «judicieusement» choisis.

La manipulation médiatique n’est pas un mythe. Elle est même bien plus présente que nous pensons. Regardez des documentaires comme Manufacturing consent, Les nouveaux chiens de gardes ou La révolution ne sera pas télévisée. Le Canada et le Québec ne font pas exception. Je me souviens de la manipulation médiatique durant la grève étudiante de 2012 ou durant les campagnes électorales. Et on ose appeler ce pays une démocratie. Je me souviens des médiamensonges avant les guerres en Afghanistan, en Irak ou en Lybie. Le genre de travail journalistique qui ressemble à un travail de mercenaire de l’information. On vante une intervention armée outre-mer, envoyant ainsi un paquet de jeunes gens mourir pour des intérêts impérialistes, alors que ledit journaliste a les fesses bien au chaud dans les bureaux de la rédaction. Allons leur imposer «notre» democracy.

Je vois les médiamensonges lorsqu’on vante la privatisation de notre système de santé ou les bienfaits d’un oléoduc. Regardez la gang de requins qu’ils nous ont placée au pouvoir. Un gouvernement qui s’attaque aux familles, qui coupe les régimes de retraite d’honnêtes travailleurs, ou qui s’attaque aux enfants à l’école publique alors que lui trempe dans les magouilles les plus immondes. «Les élèves des milieux défavorisés ne mourront pas s’ils n’ont pas leur berlingot de lait?» Pourquoi pas. Noble besogne n’est-ce pas? Et tiens, qu’est-il arrivé aux 250 000 emplois? Une rhétorique de campagne? Et là, malheureusement, je ne parle que du gouvernement provincial.

Pour conclure, dans une entrevue avec le grand critique de cinéma Georges Privet(d’ailleurs, elle mérite d’être vue cette entrevue, ne serait-ce que pour comprendre la censure dans les arts au Québec) mon père refuse de blâmer les gens. En expliquant que le débat sur l’indépendance a dévié de sa trajectoire: «C’est pas la faute du monde. Moi je pense que c’est la faute des élites, pis des intellectuels, pis des artistes, pis des journalistes pleins de marde». Pas mal non? Quand on revoit ses films, d’Elvis Gratton à Octobre, en passant par Le temps des bouffons ou Pea Soup, quand on relit ses livres, La liberté n’est pas une marque de yogourt, Rien n’est plus précieux que la liberté et l’indépendance ou Résistance, entre autres, quand on réécoute ses discours, on s’aperçoit qu’il vise toujours juste. Un adversaire redoutable. On peut donc comprendre les gens qui n’ont jamais réussi à avoir le dessus sur lui malgré toutes leurs bassesses, d’être amers et de tenter de le salir encore longtemps après sa mort. Sans compter ceux qui veulent se lancer dans une vendetta. La route est encore longue chers amis.

Voilà ma manière de lui rendre hommage, à ce moment précis. En dénonçant la manipulation médiatique. Peut-être que ça vous aura déplu. «Je n’en ai rien à cirer», comme il disait.

Salut p’pa. Je te laisse cette citation du grand Thomas Sankara. Porte-toi bien.

« Il est nécessaire, il est urgent que nos cadres et nos travailleurs de la plume apprennent qu’il n’y a pas d’écriture innocente. En ces temps de tempêtes, nous ne pouvons laisser à nos seuls ennemis d’hier et d’aujourd’hui le monopole de la pensée, de l’imagination et de la créativité » -Thomas Sankara

 

 

 

 

 

Cinq conseils pour enclencher un mouvement social et le faire avancer :

  1. Trouvez une cause qui réveille chez chacun de nous le sens profondément ancré du bien et du mal, une cause qui nous amène à réfléchir à ce qui compte vraiment, aux solutions pour édifier un monde meilleur pour nos enfants.
  2. Identifiez des mesures concrètes qui permettront de faire avancer ce mouvement.
  3. Fixez des objectifs tangibles et une date butoir pour l’entrée en vigueur de ces mesures.
  4. Mobilisez les partenaires qui partagent vos convictions et assurez-vous que ce mouvement n’est pas récupéré par un individu ou une organisation. La cause défendue doit transcender les identités personnelles et collectives qui vont temporairement s’effacer devant l’objectif poursuivi.
  5. Mesurez les progrès obtenus et n’hésitez pas à faire feu de tout bois statistique pour avancer.

Les plus grands mouvements sociaux nous ont appris que, sous réserve de faire preuve de détermination et d’engagement, ce qui est a priori inaccessible est en fait à notre portée. Nous devons tous agir face aux inégalités, à la pauvreté et aux injustices. Si nous restons les bras croisés, rien ne changera, les injustices vont perdurer et la pauvreté s’enraciner. Nous pouvons, j’en suis convaincu, lancer un mouvement pour éradiquer la pauvreté et distribuer à tous les fruits de la prospérité qui saura faire bouger le monde, même en ces heures difficiles. À nous d’agir. Rejoignez le mouvement, en nous communicant vos idées sur Twitter (#QuellesSolutions) ou en laissant votre commentaire ici.

Jim Yong Kim, président du Groupe de la Banque mondiale.